Lettre d’un professeur à propos de la confiance

En réponse à la lettre du ministre de l’Education Nationale, Jean Michel Blanquer, envoyée par mail aux enseignantes et enseignants le 29/03/2019 (voir ci-dessous)

Je m’octroie une petite pause dans mes copies dominicales pour répondre avec sincérité à votre lettre reçue ce vendredi.
Elle a pour titre « la loi pour une école de la confiance », elle débute par « La confiance », et se conclut « avec toute ma confiance ». Sept fois le mot confiance dans une courte lettre. Je m’interroge…
Me vient alors cette question préalable, inévitable, essentielle : pouvons-nous nous faire confiance Monsieur Blanquer ?
Aurais-je dû vous faire confiance lorsque vous aviez promis en arrivant au Ministère de ne pas « faire une nouvelle loi » ?
Puis-je vous faire confiance lorsque vous proposez une « réforme », donc une amélioration, à moyens constants ?
Dois-je vous faire confiance lorsque vous prétendez « réduire les inégalités sociales » sans traiter un seul instant le problème fondamental de la mixité ?
Suis-je autorisé à vous faire confiance lorsque vous supprimez 2600 postes dans le secondaire quand 40 000 écoliers arrivent en sixième ?
Difficile de vous faire confiance lorsque vous m’écrivez que vous investissez « massivement » dans l’éducation avec la création de 2300 postes, qui représentent 4 ridicules pourcents des 59 500 postes que vous aviez supprimés sous Sarkozy ;
Comment vous faire confiance lorsqu’à la radio je vous entends dire, puis vous contredire ?
Puis-je vous faire confiance lorsque vous tentez de relever le niveau de tous en mathématiques en les rendant facultatives à partir de la classe de première ?
Peut-on faire confiance à un homme qui prône « l’élévation du niveau général » en réduisant drastiquement les enseignements généraux au lycée professionnel ?
Compliqué d’avoir confiance en un homme qui montre quelques signes autoritaires, au point de centrer sur lui toutes les décisions éducatives d’un pays en supprimant les instances indépendantes ;
Très compliqué de faire confiance à celui qui impose des programmes rejetés massivement par le Conseil Supérieur de l’Éducation ;
Suis-je prêt à faire totalement confiance à celui qui empêche mes représentants syndicaux de me représenter ?
Et inversement Monsieur le Ministre, je me questionne sur la confiance que vous me portez.
Est-ce pour renforcer notre lien de confiance que vous gelez mon salaire ?
Me faites-vous suffisamment confiance en m’interdisant de critiquer publiquement vos choix ?
Me faites-vous confiance en interdisant tout « attroupement » à Autun lors de votre venue ?
Empli de cette confiance, pourquoi envoyer des lettres de menaces de sanctions (y compris pénales) à ceux qui ne partagent pas votre passion de l’évaluation ?
Confirmez-vous votre confiance en gazant des enseignants pacifistes devant un rectorat ?
Est-ce gage de confiance de réagir avec dix jours de retard au suicide d’un enseignant ?
Dois-je croire que vous me faites confiance en qualifiant mes arguments de « bobards » ou d’«intoxications » ?
Mais très paradoxalement, ne me faites-vous pas un peu trop confiance parfois ?
N’avez-vous pas trop confiance en pensant qu’en dispensant deux heures de cours supplémentaires je ne serai pas à la peine ?
Ne me faites-vous pas trop confiance en pensant qu’avec des classes surchargées je parviendrai à aider tous les élèves ?
Ne nourrissez-vous pas une confiance démesurée en pensant que je vais parvenir à réduire les inégalités sociales dans des classes bondées ?
Ne tombez-vous pas dans l’excès de confiance lorsque vous pensez que je vais pouvoir bien faire mon métier avec l’inclusion d’élèves handicapés sans AVS personnellement dédié ?
Pour finir, pensez-vous que je puisse avoir confiance en quelqu’un qui me demande tant de lui faire confiance ?
N’êtes-vous pas dans un excès démesuré de confiance en pensant qu’avec une simple lettre vous gagnerez ma confiance ?
En toute sincérité Monsieur le Ministre, n’est-ce pas trop tard pour se faire confiance ? N’avez-vous pas déjà bien trop abusé de ma confiance ?
Comme vous le constatez, à tant le répéter, ce mot devient creux, vide, inaudible ; et à tant le contredire dans les faits, il finit faux, hypocrite, mensonger.
Notre confiance semble inversement proportionnelle : plus vous me la confiez, plus vous la perdez.
Ne m’en voulez pas Monsieur le Ministre, la confiance ne se décrète pas.
En toute sincérité,
Philippe Bruyère