Les cités éducatives

Ce nouveau label a été créé par les ministères de l’Éducation Nationale et de la Cohésion Territoriale. Il vise à « élaborer au niveau territorial une stratégie ambitieuse et partagée » (JM Blanquer) entre les partenaires locaux.  Dans une cité éducative seront regroupés un collège et les écoles du secteur ainsi que les partenaires sociaux. Ce label sera réservé aux zones à « faible mixité sociale ».  On y créera des « écosystèmes éducatifs » qui « permettront l’accompagnement personnalisé des enfants vers la réussite depuis le plus jeune âge jusqu’à l’insertion professionnelle, dans tous les temps et espaces de vie. » (extrait du vade-mecum des cités éducatives).

En mai 2019, 80 secteurs ont été déclarés « éligibles ». Les directeurs d’école et les principaux des collèges doivent rendre un dossier « diagnostic » pour le 29 mai. Les délais sont très courts, à peine une semaine entre le reçu du dossier vierge et la date de rendu : de quoi s’interroger sur ce label mystérieux en épluchant le « vade-mecum des cités éducatives ». (les dates et les exemples cités dans cet article sont tirés de cas parisiens)

Partie 1 : Présentation du programme Cité Éducative

  1. Une action portée collectivement mais avec une nouvelle hiérarchie :

« L’État proposera aux communes concernées par un quartier présélectionné, ou le cas échéant leur intercommunalité, dans l’esprit du « Pacte de Dijon », d’être cheffes de file pour porter le dossier de candidature, en association étroite avec les préfectures et les rectorats. »

Ainsi les trois principaux acteurs qui se détachent de cet extrait sont les collectivités, la préfecture et le rectorat. On parle également d’une « proposition » et de « demande » de la part des secteurs éligibles. De plus, est demandé aux acteurs un dossier de candidature contenant :

  • un diagnostic de la situation,
  • une « stratégie éducative ambitieuse et innovante »,
  • les moyens nécessaires à la mise en œuvre.

Il est également demandé de fournir « des indicateurs de moyens et de résultats [..] pour suivre l’avancée et l’impact du projet sur la durée, dans le cadre d’un protocole d’évaluation ».

Dans les faits, les inspecteurs demandent aux directeurs de remplir le dossier sans explication réelle du dispositif et sans consultation du conseil des maîtres. Le dispositif est donc présenté comme étant sur la base du volontariat mais finit imposé aux enseignants sans informations préalables.

« La gouvernance locale envisagée du dispositif devra être précisée. Chacun des trois principaux acteurs désignera un responsable référent de haut niveau : principal de collège pour le rectorat, représentant du préfet pour la préfecture, cadre de haut niveau pour la collectivité »

Voilà qui est beaucoup plus clair et qui rappelle amèrement la mise sous tutelle des écoles par le principal du collège telle qu’elle était prévue dans les EPSF. Par ailleurs, des termes comme « gouvernance » ne laisse pas beaucoup de doute sur l’égalité qui existera entre les acteurs. Cette nouvelle hiérarchie est également abordée dans le point suivant « les moyens » :

« la désignation d’un Principal de collège comme chef de file pour l’ensemble des établissements relevant de la cité éducative, et à ce titre déchargé d’une partie de la gestion de son établissement. Un chef de projet opérationnel, choisi sur profil dans les équipes locales, et co-mandaté par l’État et la collectivité sera également nommé. »

  • Quels moyens pour mettre cela en place ?

L’État promet de renforcer des moyens déjà mis en place et de recruter notamment d’avantage d’ASEM. En revanche, il n’est pas question de créer davantage de postes d’enseignants. Pourtant le département de Seine Saint Denis, concerné par au moins cinq secteurs éligibles « cité éducative », ne pourra pas dédoubler ses classes de CE1 à la rentrée de 2019 faute d’enseignants.

L’enveloppe de 30 000€ attribuée à chaque cité éducative (15 000€ par le ministère de la ville et du logement et 15 000€ par le ministère de l’Éducation et de la Jeunesse) semble une somme importante, mais il faut remettre cela en perspective.

En effet dans une cité éducative il pourra y avoir en plus du collège parfois jusqu’à huit écoles rattachées. En estimant à 10 le nombre de classe par école et une vingtaine le nombre de classe dans un collège, cela revient à diviser 30 000€ par 100 classes et donc à seulement 300€ par projet. La somme semble tout de suite moins conséquente. Et c’est sans compter les acteurs sociaux qui eux aussi peuvent prétendre à cette enveloppe !

Il serait possible de lancer un appel à projet sur le secteur de la cité éducative afin d’accorder aux projets les plus méritants, une part de cette enveloppe . Mais cela exacerberait la concurrence entre enseignants pourtant déjà dénoncée lors des évaluations CP et de l’article 9 de la loi Blanquer sur le CEE.

  • Mettre en place une animation régionale et nationale OU juste un contrôle de plus ?

« Un pôle d’appui composé des principaux ministères et opérateurs impliqués dans le programme sera constitué. L’animation et le suivi du programme s’appuieront sur un comité d’orientation et d’évaluation (experts, territoires, acteurs), qui rendra compte du déploiement du programme et fera des recommandations dans un rapport annuel aux ministres »

La liberté d’action des enseignants n’en finit plus d’être restreinte, voilà déjà la troisième mention d’évaluation et de contrôle depuis le début de ce document.

  • Veiller au pilotage et au suivi opérationnel, que de synonymes aux verbes « évaluer » !

Un comité local de pilotage de la cité éducative sera créé, composé de plusieurs acteurs de la cité. Il sera chargé « du suivi opérationnel de l’expérimentation et de son évaluation. » Le nombre d’organismes et de personnes chargées d’évaluer les enseignants dans le cadre de ce nouveau label, n’en finit plus.

Partie 2 : le référentiel indicatif pour la labellisation « Cité éducative »

Une importance toute particulière sera apportée à la formation des enseignants mais aussi et à nouveau à leur évaluation, puisque de nouveaux acteurs entrent dans ce contrôle visiblement indispensable :

« L’obtention du label devra ainsi constituer un signal de mobilisation pour les acteurs et un marqueur d’ambition pour les citoyens. Elle permettra de communiquer largement auprès de la communauté éducative et des parents, mais aussi des associations et des citoyens, qui doivent être systématiquement informés de la démarche, invités à en partager les objectifs, et impliqués dans sa mise en œuvre et son évaluation. »

Les dernières pages listent les objectifs poursuivis tels que conforter le rôle de l’école, la continuité éducative etc. et des exemples concrets d’actions à mener. La plupart de ces actions existent déjà dans les réseaux d’éducation prioritaire, donc rien d’innovant dans cette liste finale.

Que conclure ?

En termes d’actions, et de moyens mis en œuvre, on constate peu de changements. Beaucoup de choses déjà préexistantes dans les écoles REP et REP+.

Les changements qui inquiètent les enseignant.e.s se trouvent dans l’organisation de ces cités éducatives.

  • Celles-ci mettront en place un contrôle et une évaluation omniprésente des pratiques enseignantes, de leurs projets mais également des élèves, exacerbant ainsi la concurrence entre enseignants, le sentiment d’échec chez les jeunes et la limitation de la liberté pédagogique. Ces trois conséquences sont pourtant dénoncées depuis plusieurs mois par la communauté enseignante notamment lors des évaluations CP du mois de janvier.
  • Participer à ce contrôle et créée une hiérarchie multiple et à plusieurs niveaux n’est pas sans rappeler les EPSF contre lesquels se sont mobilisés les enseignant.e.s.
  • Enfin, la mise en place de ce type de label dans des zones qui bénéficiaient auparavant d’un système similaire REP/REP+ laisse présager la possible disparition de ce statut. Nous rappelons que l’évaluation de ce système qui devait avoir lieu en septembre 2019 a été reportée… Pour mieux le remplacer ?

Ainsi donc, une nouvelle expérimentation qui, sous couvert de moyens supplémentaires finalement peu significatifs, vise à imposer des mesures au mépris des luttes que mènent les enseignants depuis des mois.