La réforme du lycée général

A partir de la rentrée 2019, le lycée général ne sera plus divisé en 3 filières S (scientifique), L (littéraire) et SES (sciences économiques et sociales).

Il y aura dorénavant, à partir de la 1ère, un tronc commun que tous les élèves suivront, avec en première, des cours de : français, histoire-géographie, enseignement moral et civique, 2 langues vivantes, éducation physique et sportive, enseignement scientifique; et en terminale : philosophie, histoire-géographie, enseignement moral et civique, 2 langues vivantes, éducation physique et sportive, humanités scientifiques et numériques

En plus de cet enseignement commun, les élèves devront choisir 3 spécialités en première, parmi les 12 proposées (voir schéma ci-dessous), puis en abandonner une en terminale (ce qui peut d’ailleurs sembler absurde, après l’avoir suivie pendant 4 heures chaque semaine).

La réforme prévoit également 54 heures dédiées à l’orientation, réparties sur l’année scolaire, et des enseignements optionnels.

Document issu de la brochure « En route vers le baccalauréat 2021 », du Ministère de l’Éducation Nationale

D’après le discours officiel, le but de cette réforme est de mieux préparer les élèves aux études supérieures, de relever leur niveau, de permettre aux élèves de construire eux-mêmes leur parcours, en présentant une plus grande souplesse et plus grande liberté de choix. Elle se base en partie sur le modèle des lycées anglo-saxons. En théorie, ces objectifs paraissent pertinents.

Mais dans les faits, cette réforme pose plusieurs problèmes:

Une offre limitée dans la plupart des lycées

Les lycées n’ont pas tous les moyens de proposer les 12 spécialités. Dans une note de service du 5/9/2018, on peut lire que seules 7 spécialités devront être proposées « dans un périmètre raisonnable » (les 5 autres seront donc plus rares):

C’est-à-dire que les lycées d’un secteur devront s’organiser entre eux pour qu’un.e élève puisse avoir accès à ces 7 spécialités dans son lycée ou dans un lycée « proche ». Dans le cas où ce n’est pas possible, l’élève devra suivre la spécialité à distance par le CNED.

Ces enseignements de spécialité doivent pouvoir être accessibles dans un périmètre raisonnable. Dans le cas d’un établissement isolé, l’enseignement de spécialité non présent dans l’établissement est assuré par le biais du Cned. Deux établissements voisins peuvent au moyen d’une convention organiser collectivement l’offre des enseignements de spécialité.

Donc un élève pourra être amené à changer de lycée au cours de la journée pour aller suivre un cours dans un autre lycée, avec ce que cela entraîne de perte de temps, de stress et de fatigue.

Dans un courrier adressé au SNPDEN (syndicat des personnels de direction) en réponse à ses questions, le ministère admet même que « les spécificités de l’établissement peuvent ne pas permettre de donner une suite favorable à un des souhaits émis par la famille » « en particulier au regard des limites organisationnelles qui peuvent s’imposer dans la confection des emplois du temps » . Donc tous les élèves n’obtiendront pas les spécialités de leurs choix.

Certes, il existe déjà une concurrence entre les lycées et les territoires; il suffit de voir chaque année les familles qui rivalisent de stratégies pour obtenir des dérogations à la carte scolaire. Ces réformes vont donc faire apparaître des critères supplémentaires de sélection, ce qui aggravera encore les inégalités sociales et territoriales.

Une organisation complexifiée pour les lycées

-La suppression des 3 séries complexifie grandement les emplois du temps : il y aura des dizaines de combinaisons possibles susceptibles d’être choisies par chaque élève, à organiser sur la semaine . Plusieurs lycées ont d’ailleurs opté pour des « bouquets » ou « triplettes » prédéfinis qui seront proposés aux élèves.

-De plus, les groupes seront constitués d’élèves aux parcours et aux projets très différents, contrairement à une classe « traditionnelle », et rendra plus complexe le travail des professeurs. (Exemple : si une élève choisit la spécialité histoire-géographie, elle aura en terminale 6H de spécialité + 3H de tronc commun dans cette matière, mais en tronc commun elle sera dans la même classe que des élèves qui n’ont que les 3H communes chaque semaine, et donc des niveaux très différents.)

-Les effectifs des groupes de spécialités risquent d’être très hétérogènes : les groupes « maths » seront par exemple très chargés, car c’est une spécialité qui est exigée par de nombreuses filières. De plus, ils risquent de varier beaucoup d’une année à l’autre. On peut craindre que l’administration ne compense ces variations en recrutant plus de contractuels (comme c’est de plus en plus le cas ces dernières années).

-Dans un article de Libération paru le 04.02.2019, on peut lire que les enseignant.es s’inquiètent de la baisse du nombre d’heures d’enseignements allouées à chaque établissement, et du fait que la répartition des horaires entre les nouveaux enseignements n’est pas cadrée par les textes. Ce sera donc à charge des directions d’établissement et des conseils pédagogiques de répartir ces nouvelles heures, dont les 54 heures dédiées à l’orientation en sacrifiant des cours en demi-classes ou des enseignements d’exploration.

Par exemple, en français, en classe de seconde, j’avais six heures devant les élèves. Je passe à cinq, soit du temps en moins permettant les demi-groupes. Notre lycée vient de recevoir son enveloppe annuelle d’heures à se répartir… Et elle est maigre ! On se retrouve à faire des choix impossibles : préférer des demi-groupes en maths ou maintenir le latin ? Entre nous, les enseignants, c’est compliqué. On essaie de ne pas jouer la carte de la rivalité, mais ce n’est pas évident. Des postes sont supprimés. Surtout, on feint de nous associer à la discussion, de «nous responsabiliser» en nous mettant autour d’une table. Ils appellent ça «les conseils pédagogiques». Ils ont été créés en 2010 lors de la dernière réforme, mais c’est aujourd’hui qu’ils prennent tout leur sens. J’en suis convaincue, l’un des objectifs, c’est de nous mettre en concurrence entre enseignants pour mieux gérer la pénurie. (I. Reynaud, prof de français)

Si l’on met en parallèle ces nouveaux dispositifs et l’annonce de la suppression de 2600 postes dans l’enseignement secondaire, et la hausse des effectifs, on peut légitimement penser qu’ils serviront simplement à faire des économies, puisque le tronc commun permet de remplir des groupes d’élèves plutôt que de constituer des classes en tenant compte des filières.

La mise en place de ces réformes apparaît donc comme une surcharge importante de travail pour les équipes pédagogiques, avec des casse-têtes organisationnels à résoudre, et une dégradation des conditions d’apprentissages avec des suppressions de postes, des classes très chargées et des groupes de composition trop hétérogène.

Un choix précoce déterminant pour l’avenir

Le choix des spécialités sera déterminant pour l’accès aux filières de l’enseignement supérieurs, par l’intermédiaire de Parcoursup (chaque filière a ses exigences) : l’élève ne choisira donc pas les spécialités qui lui plaisent, mais celles qui sont exigées par les filières. Ce qui veut dire que dès la seconde il faudra choisir un métier, sans avoir eu le temps de découvrir ou d’explorer différentes matières.

Si un.e élève change d’avis, il ou elle ne pourra pas changer de spécialité en terminale. Si l’élève n’a pas de place dans la filière du supérieur qu’il ou elle a choisie, son choix pour une autre filière sera fortement limité par les spécialités qu’il aura choisies avant. Sauf pour les familles qui pourront financer une année de cours particuliers pour rattraper les enseignements non choisis.

L’élève se retrouve donc, dès la seconde, dans une position d’étudiant.e, à devoir trop tôt effectuer des choix déterminants pour son avenir. On peut même dire qu’il s’agira de faire ces choix dès la 3ème, puisque tous les lycées n’auront pas la même offre de spécialités. Cela déplace les enjeux du lycée, vers une vision utilitariste de l’enseignement, au lieu d’apporter aux jeunes une solide formation générale pour qu’ils puissent mieux se spécialiser ensuite.