Circulaire de rentrée 2019 : quel tournant pour l’école maternelle ?

Le bulletin officiel de l’Éducation nationale n°22 est paru ce mercredi 29 mai. Il s’agit d’un ensemble de documents qui concerne le premier degré et le collège.
La « circulaire de rentrée » ne porte que sur le premier degré, des « attendus de fin d’année et repères annuels de progressions » concernent chaque année d’enseignement de l’école et du collège.
Des « recommandations » sur l’enseignement du langage, des nombres et des langues étrangères en maternelle complètent le tout.

1ère incohérence : Faire porter à la maternelle une responsabilité pédagogique face aux inégalités sociales « quand, dans le même temps, [comme le dit Paul Devin] la loi va favoriser le financement des écoles maternelles privées dont on sait qu’elles contribuent à produire des discriminations sociales peu favorables à la mixité, donc à l’égalité ». (Étude OCDE sur le lien entre mixité sociale et réussite des élèves)

« L’école primaire est déterminante pour la réussite de nos élèves. En effet, l’inégale maîtrise des savoirs fondamentaux constitue l’un des principaux obstacles à la réduction des inégalités sociales. Seule une politique d’élévation générale du niveau des élèves peut donc permettre à l’École républicaine de répondre à sa mission et de lutter efficacement contre les déterminismes. » (extrait de la circulaire de rentrée 2019)

Bien des facteurs économiques et sociaux sont à l’origine de l’inégale maîtrise des savoirs fondamentaux, inutile d’appréhender le problème à l’envers, et de désigner l’école comme le remède ultime aux injustices de notre société.

2eme incohérence : envahir l’école maternelle de programmes scolaires pré-élémentaires et la réduire à l’instruction de savoirs fondamentaux.

Cette circulaire et les documents qui l’accompagnent détaillent ce que chaque élève doit acquérir pour mieux préparer encore l’entrée au CP. Pour enrichir leur vocabulaire et donc faciliter l’apprentissage de la lecture, il faut travailler sur les familles de mots, les synonymes, les antonymes. De même, les élèves doivent pouvoir lire l’écriture chiffrée jusqu’à dix, ordonner les nombres et dire combien il faut ajouter ou soustraire pour obtenir des quantités ne dépassant pas dix. (Jean-Michel Blanquer dans le journal La Croix mai 2019)

« Il est attendu des enfants, à la fin de l’école maternelle, la capacité de discriminer des syllabes, des sons-voyelles et quelques sons-consonnes (hors des consonnes occlusives) comme p, b, t, d, k, g, voire m, n dans une moindre mesure, ces sons étant difficilement perceptibles. » (extrait des recommandations en langage)

L’école maternelle a été créée pour éduquer, elle devrait être comme le dit Philippe Meirieu « l’école première », celle du passage qui « reconnaît l’élève comme « un enfant de la famille », mais le traite comme « un enfant de la société ».
Le 5 juillet 2008, dans sa conférence au Congrés de l’AGEEM , P. Meirieu ajoute : « la ligne de fracture idéologique majeure aujourd’hui est là : en face de nous, nous avons des « intellectuels » et des décideurs pour lesquels le dressage est un préalable à l’éducation. Pour eux, il faut d’abord mettre en place des automatismes et […] ce n’est qu’après un moment dont on ne sait pas très bien quand il va advenir, que l’on prendra en compte la personne dans sa complexité. »

Or, comme le rappelle Claude Lelièvre dans son article de blog : En 1881 avec Jules Ferry, l’école primaire décide de se distinguer de celle de l’ancien régime par tout ce qui n’est pas le lire, écrire, compter :

Pourquoi tous ces enseignements dits  « accessoires » autour du lire, écrire, compter ? Parce qu’ils sont à nos yeux la chose principale, parce qu’en eux réside la vertu éducative. Telle est la grande distinction, la grande ligne de séparation entre l’Ancien régime et le nouveau.(Jules Ferry au congrès pédagogique des instituteurs et institutrices de France du 19 avril 1881).

Alors que le spectre des programmes de 2008 refait surface par l’entremise du même acteur, monsieur Jean-Michel Blanquer, serions-nous donc revenus à l’époque de l’ancien régime ?

3eme incohérence :  Faire cohabiter « sécurité affective » et exercices de discrimination phonologique dès la petite section.

1.Développer la sécurité affective à l’école maternelle :
La recherche et l’expérience des équipes pédagogiques montrent la nécessité de satisfaire le besoin de sécurité et d’attachement du jeune enfant pour soutenir son développement et permettre son épanouissement (extrait de la circulaire de rentrée )

Les compétences phonologiques (capacité à manipuler les unités de paroles) et la connaissance du nom des lettres sont essentielles à travailler car elles préparent l’apprentissage ultérieur du code. […] Ces capacités, nécessaires au futur apprentissage de la lecture, sont difficiles à acquérir pour les jeunes enfants. L’entraînement à la décomposition de la parole en unités sonores, stimulé par des activités ludiques, requiert une attention particulière de la part des professeurs. Il fait l’objet d’un travail méthodique depuis la petite section. (extrait des recommandations en langage)

Le phonème doit-il être au cœur des enseignements dès la maternelle ? L’entraînement suffit-il à s’approprier les usages du langage et de l’écrit ? Les enfants qui ne bénéficient pas  d’un environnement donnant une place importante à l’écrit ont besoin de l’école pour faire cette découverte et toutes les études menées depuis 30 ans démontrent que le processus de développement langagier et métalinguistique est un cheminement long qui exige patience et entrées pédagogiques diverses. Centrer les objectifs sur des entrainements instrumentaux se fera toujours aux dépens de ces enfants pour qui l’entraînement ne donne pas de sens aux apprentissages.

Comme le démontrent les programmes de 2015, privilégier le langage en maternelle ne peut faire l’économie de la compréhension, et de toutes les activités qui nourrissent les apprentissages langagiers, sans attente de résultats immédiats. La circulaire de rentrée privilégie elle, la langue, comme simple matériau, et propose aux enseignants de mettre en place des activités disparates qui ne cherchent pas à mettre l’élève dans une réelle sécurité affective où il serait acteur de ses apprentissages.

4eme incohérence : quand les recommandations en mathématiques affirment l’importance du comptage-numérotage, les programmes de 2015 affirment que « les activités de dénombrement doivent éviter le comptage-numérotage et faire apparaitre, lors de l’énumération de la collection, que chacun des noms de nombres désigne la quantité qui vient d’être formée »

[…] l’enfant doit maîtriser la synchronisation du pointage des éléments de la collection avec la récitation des noms des nombres et apprendre à énumérer tous les éléments de la collection (pointer une et une seule fois, sans en oublier) . (Extrait des recommandations en mathématiques )

Comme le soulève Rémi Brissiaud, (Maitre de Conférences honoraire de psychologie cognitive, Bureau scientifique de l’AGEEM )  » l’enseignement du comptage-numérotage […] correspond à un usage des mots incompréhensible pour les élèves les plus fragiles ». Pour eux, il faut avoir recours à l’itération de l’unité « 1 et encore 1, ça fait 2, et encore 1, ça fait 3, etc. »

Comme le dit Francette Popineau ( secrétaire général du Snuipp Fsu, ) « Les professeurs avaient plébiscité les programmes de 2015 et 2016. Or on leur tourne le dos […] Avec ces recommandations on revient à une sorte de pensée magique qui voudrait qu’en poussant les élèves on les fasse réussir. « 

5ème incohérence : A une époque où les médias et le ministre lui-même nous abreuvent de méthodes alternatives, d’innovation, de respect de la singularité de chacun, ce que montre la circulaire de rentrée c’est une vision des apprentissages particulièrement réductrice.

« Les enfants n’apprennent pas sur commande et il ne suffit pas que les enseignants enseignent pour que les élèves apprennent. « Pascale Garnier (sociologue et professeure de sciences de l’éducation)

Enfin, si cette circulaire donne le ton, en redéfinissant la maternelle, en abandonnant l’idée d’éducation au profit de l’instruction, elle ne règle pas les enjeux auxquels l’école maternelle est confrontée : accessibilité à tous les enfants, taux d’encadrement, qualité de l’accueil, accompagnement des élèves à besoins particuliers, dépistage le plus tôt possible des troubles des apprentissages, etc.